L’agriculture, alliée insoupçonnée de la gestion de l’eau

Choisir, concevoir et mettre en œuvre des Mesures Naturelles de Rétention d’Eau en Europe (MNRE)

Commission Européenne, février 2023

En Europe, où les terres agricoles couvrent près de 40 % du territoire, l’intensification des pratiques a souvent rimé avec dégradation des sols, pollution diffuse et aggravation des risques d’inondation. Pourtant, une autre voie existe : celle des Mesures Naturelles de Rétention d’Eau (NWRM), qui proposent de repenser l’agriculture comme un levier de régulation hydrique.

Prairies permanentes, bandes tampons, rotation des cultures ou terrasses traditionnelles… Ces pratiques, testées et documentées par la Commission européenne, démontrent comment réduire le ruissellement de 50 à 100 %, favoriser l’infiltration, et préserver la qualité des sols, tout en maintenant une productivité agricole. Elles s’inscrivent dans un cadre règlementaire ambitieux : la Directive-Cadre sur l’Eau (DCE), la Directive Inondations, et la Stratégie européenne pour la biodiversité.

Ces mesures illustrent une révolution douce : et si, plutôt que de lutter contre l’eau, l’agriculture apprenait à vivre avec elle ? En restaurant les fonctions naturelles des sols et des paysages, elles offrent des solutions concrètes pour atténuer les pics de crue, recharger les nappes phréatiques, et limiter l’érosion – tout en renforçant la résilience des exploitations face au changement climatique.

Cette fiche synthétise le 1er thème « l’Agriculture » du document « Choisir, concevoir et mettre en œuvre des Mesures Naturelles de Rétention d’Eau en Europe (MNRE)". Voir les 3 autres fiches sur : Sylviculture, Hydromorphologie, Urbain

À télécharger : mesures-naturelles-de-retention-deau-en-europe_fr.pdf (8,4 Mio)

Les enjeux : Pourquoi agir sur l’eau en agriculture ?

L’agriculture intensive a profondément modifié le cycle de l’eau, avec des conséquences directes sur les écosystèmes et les sociétés. Les sols compactés par les machines, les monocultures et l’absence de couverture végétale permanente réduisent la capacité d’infiltration, entraînant un ruissèlement accru qui aggrave les risques d’inondation en aval. Par ailleurs, les nitrates, phosphates et pesticides, lessivés par les pluies, contaminent les eaux de surface et souterraines : en Europe, 40 % des masses d’eau ne sont pas en bon état chimique.

Sans protection végétale, les terres sont également emportées par les pluies. Les études du projet NWRM montrent des pertes allant jusqu’à 61 tonnes par hectare et par an sur des pentes non aménagées. Enfin, la simplification des paysages agricoles appauvrit les habitats pour les pollinisateurs, les oiseaux et les micro-organismes du sol, essentiels à la fertilité des terres.

Pour y remédier, l’Union européenne a mis en place un arsenal juridique et financier : la Directive-Cadre sur l’Eau (DCE, 2000), qui vise un bon état écologique pour toutes les masses d’eau d’ici 2027, la Directive Inondations (2007), qui promeut une gestion intégrée des bassins versants, et la Politique Agricole Commune (PAC), qui finance les pratiques agroenvironnementales.

Les solutions NWRM pour une agriculture résiliente

Réduire le ruissellement et favoriser l’infiltration

Parmi les leviers les plus efficaces pour réduire le ruissèlement, les prairies de fauche et pâturages (A1)1 se distinguent par leur simplicité et leur impact. Ces zones enherbées permanentes, qu’elles soient fauchées ou pâturées, agissent comme de véritables éponges : leur sol profond et leur couverture végétale dense favorisent une infiltration optimale, réduisant le ruissellement de 50 à 66 % par rapport aux terres arables. Un atout majeur pour les régions sujettes aux crues, comme le Marais Poitevin en France, où ces pratiques ont permis de stocker jusqu’à 1,5 million de m³ d’eau lors des épisodes pluvieux intenses.

Autre solution complémentaire : les bandes tampons et haies (A2), ces lisières végétales stratégiquement placées en bordure de champs ou de cours d’eau. Leur rôle ? Ralentir l’eau, filtrer les polluants (jusqu’à 96 % de réduction des phosphates et 81 % pour les nitrates), et limiter l’érosion. Un investissement modéré (400 à 800 €/ha pour la plantation, 75 à 100 €/ha/an pour l’entretien) pour des bénéfices durables, comme le montrent les haies de protection contre les inondations dans le sud de la France.

Les cultures en bandes avec contours (A4), qui alternent des bandes de cultures denses (foin, céréales) et des cultures en rang (maïs, soja), permettent de réduire le ruissellement et l’érosion jusqu’à 50 % sur les terrains pentus. Enfin, le semis précoce (A9), effectué jusqu’à 6 semaines avant la période habituelle, offre une couverture hivernale rapide qui protège le sol et améliore la rétention d’eau, avec une réduction du ruissellement et de l’érosion pouvant atteindre 50 %.

Améliorer la structure des sols et lutter contre l’érosion

La rotation des cultures (A3), qui consiste à alterner des cultures différentes sur une même parcelle, améliore la structure du sol en augmentant la matière organique. Résultat : une meilleure infiltration et une réduction de l’érosion, avec un coût modéré (32 €/ha pour changer les rotations, subventions à 128 €/ha/an).

L’agriculture sans labour (A6), ou semis direct, évite de retourner le sol et préserve sa structure. Cette pratique réduit l’érosion de 89 % et augmente la rétention d’eau de 6 à 12 %, tout en économisant du carburant (30 à 67 €/ha). Un investissement initial de 10 000 € pour le matériel, rapidement rentabilisé.

L’agriculture à faible labour (A7), qui laisse au moins 30 % des résidus de culture en surface, réduit également l’érosion (de 12 à 84 % si combinée avec une culture dérobée) pour un coût de 32 à 67 €/ha.

Les cultures en terrasses traditionnelles (A10), héritage de siècles d’agriculture en zone pentue, permettent de stocker 50 % des eaux de ruissellement en plus et de réduire les pertes de sol de 95 % (soit 19 à 61 tonnes/ha/an). Leur entretien coûte environ 200 €/ha/an, un prix raisonnable pour des bénéfices durables, comme en Vénétie (Italie).

Enfin, le paillage (A13), qui consiste à appliquer une couche de matière organique (paille, écorce) à la surface du sol, réduit le ruissellement et l’érosion, avec 15 fois moins de sédiments dans l’eau. Son coût varie de 0,05 à 0,15 €/m² selon le type et l’épaisseur.

Préserver la qualité de l’eau et la biodiversité

La culture intercalaire (A5), qui associe deux ou plusieurs cultures sur une même parcelle, réduit le ruissellement de 20 à 55 % et améliore l’utilisation des ressources (eau, nutriments). Elle est éligible à des subventions de 110 €/ha/an.

La couverture végétale (A8), comme les engrais verts semés en hiver, protège le sol et réduit le ruissellement de jusqu’à 80 % ou 50 mm, tout en limitant l’érosion de 50 %. Son coût (40 à 140 €/ha pour les semences et la plantation, 52 à 63 €/ha/an pour l’entretien) est largement compensé par les économies d’eau (12 à 46 %) et la réduction des pertes en azote (10 à 46 kg/ha), comme observé en Andalousie (Espagne).

L’agriculture à circulation contrôlée (A11), qui confine les passages de machines à des voies permanentes (15 % de la surface), réduit le compactage du sol et améliore l’infiltration de 84 à 400 %, pour un coût de 22,8 €/ha (aménagement) et des économies de 213,6 €/ha (mécanisation).

Enfin, la réduction du chargement en élevage (A12) limite la compaction des sols due au bétail, améliorant ainsi la structure du sol et réduisant le ruissellement de 50 %. Cette mesure n’implique pas de coût direct, mais peut nécessiter des adaptations des bâtiments d’élevage (860 à 2 500 €/tête).

Mise en œuvre : Défis et opportunités

Les mesures NWRM en agriculture s’appliquent à plusieurs échelles : à la parcelle (bandes tampons, paillage, semis précoce), à l’exploitation (rotation des cultures, agriculture sans labour, circulation contrôlée), ou au bassin versant (coordination entre agriculteurs). Leur efficacité est décuplée lorsqu’elles sont combinées : associer bandes tampons (A2), agriculture sans labour (A6) et couverture végétale (A8) multiplie les impacts positifs sur la rétention d’eau et la qualité des sols.

Côté coûts et financements, les mesures NWRM impliquent des investissements initiaux, mais génèrent des économies à long terme. Par exemple, l’agriculture sans labour (A6) nécessite un semoir direct (10 000 €), mais permet des économies de carburant (30 à 67 €/ha) et de main-d’œuvre. La conversion de terres arables en prairies (A1) peut entraîner une perte de revenus (jusqu’à 140 €/ha/an), mais celle-ci est souvent compensée par des aides de la PAC. Les subventions NWRM (jusqu’à 128 €/ha/an pour la rotation des cultures) et les Programmes de Développement Rural (PDR) offrent des financements supplémentaires.

Cependant, des freins persistent : résistance au changement, coûts initiaux élevés, manque de formation, ou complexité administrative. Pour les lever, il est essentiel de sensibiliser les agriculteurs via des démonstrations (fermes pilotes), de simplifier l’accès aux financements, et de proposer un accompagnement technique (chambres d’agriculture, coopératives).

Bénéfices multiples : Au-delà de la gestion de l’eau

Les mesures NWRM en agriculture génèrent des effets positifs en cascade. Sur le plan climatique, l’agriculture sans labour (A6) permet de séquestrer 20 à 1 300 kg de carbone par hectare et par an, tandis que les prairies permanentes (A1) et les bandes tampons (A2) augmentent la biomasse de vers de terre de 300 %, renforçant ainsi la biodiversité des sols.

Économiquement, ces pratiques réduisent les coûts (intrants, énergie) et améliorent les rendements. Par exemple, l’agriculture à circulation contrôlée (A11) augmente les rendements de 4 %, et les cultures intercalaires (A5) permettent une meilleure utilisation des ressources, avec des gains de productivité par rapport aux monocultures.

Enfin, sur le plan social et paysager, les terrasses traditionnelles (A10) préservent un patrimoine culturel, comme en Vénétie, tandis que la réduction de la pollution de l’eau (nitrates, pesticides) améliore la santé publique.

Conclusion : Vers une agriculture réconciliée avec l’eau

Les Mesures Naturelles de Rétention d’Eau en agriculture démontrent que la gestion de l’eau et la productivité ne sont pas antagonistes. En s’inspirant des écosystèmes naturels, ces pratiques offrent des solutions concrètes, économiques et durables pour atténuer les risques d’inondation, préserver la qualité de l’eau, et renforcer la résilience climatique des exploitations.

Pour généraliser leur adoption, il est essentiel de :


Et si l’agriculture de demain était celle qui, plutôt que de dominer la nature, s’en inspire pour mieux vivre avec l’eau ?

1 : voir le sommaire du document, thème Agriculture : A1 - Prairies de fauche et pâturages - A2 - Bandes tampons et haies - A3 - Rotation des cultures - A4 - Culture en bandes avec contours - A5 - Culture intercalaire - A6 - Agriculture sans labour - A7 - Agriculture à faible labour - A8 - Couverture végétale - A9 - Semis précoce - A10 - Cultures en terrasses traditionnelles - A11 - Agriculture à circulation contrôlée - A12 - Réduction du chargement en élevage - A13 - Paillage

Références

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