La spécialisation socio-spatiale

Eric Charmes, octobre 2015

Par rapport à des centres-villes de plus en plus embourgeoisés et à des banlieues populaires dont la paupérisation s’accentue, le périurbain apparaît comme un espace moyen, où les fortes concentrations de ménages très aisés restent rares, tout autant que les concentrations de ménages pauvres. Ceci étant, les classes moyennes couvrent un vaste spectre social, des franges supérieures des ménages ouvriers et employés aux cadres supérieurs. Dans ce contexte, si on affine l’échelle d’observation du périurbain, une diversité significative apparaît (voir carte ci-dessous).

Revenus fiscaux 2009 des ménages en Ile-de-France
© IAU île-de-France - Visiau, d’après des données INSEE-DGFip

Cette diversité est particulièrement marquée dans les grandes métropoles, à commencer par Paris. Il s’y dessine une véritable mosaïque socio-spatiale. Dans cette différenciation de l’espace périurbain, trois dimensions géographiques doivent être distinguées. La première est la distance au centre. S’opposent ainsi les communes les plus éloignées des centres, où résident des ménages à revenus limités, et les communes résidentielles, mieux situées dans l’aire métropolitaine et qui accueillent des ménages plus aisés (voir Châteaufort : commune prisée des Yvelines). En second lieu, on observe le prolongement des spécialisations établies dans les centres et les proches banlieues. En d’autres termes, un quadrant de banlieue chic tend à se prolonger en périurbain aisé. Ainsi, en Ile-de-France, l’opposition entre le sud-ouest et le nord-est qui caractérise la banlieue marque également les extensions périurbaines.

En troisième lieu enfin, les cadres de vie varient beaucoup à l’échelle locale. Les cas de Thieux et Gressy, deux communes périurbaines situées au nord-est de Paris permettent de donner la mesure des contrastes possibles. Ces deux communes comptent toutes deux moins de 1000 habitants et sont situées quasiment à la même distance du centre de Paris. Elles sont en outre à quelques minutes en voiture l’une de l’autre. Ces deux communes étaient enfin très rurales dans les années 1960. Elles ont pourtant suivi des trajectoires nettement divergentes. A la fin des années 1960, lorsque la périurbanisation de la commune s’est amorcée, le maire de Gressy a intégré le premier lotissement communal au parc d’une demeure bourgeoise. Une partie du domaine, agrémenté d’un plan d’eau, a été conservée et constitue aujourd’hui un très agréable parc municipal. Thieux disposait d’un patrimoine moins valorisant. Parallèlement, après l’ouverture de l’aéroport Charles de Gaulle en 1974, Thieux s’est trouvée soumise aux nuisances des atterrissages et des décollages alors que Gressy est restée relativement à l’abri du bruit des avions. Ceci a conduit les communes de Thieux et de Gressy à des positions très contrastées sur le marché du logement. Leurs différences se sont accentuées avec l’effet « boule de neige » de la spécialisation sociale, les ménages aisés attirant les ménages aisés. Entre 1990 et 1999, Gressy a vu emménager 7 fois plus de cadres et professions intellectuelles supérieures que Thieux. En 2012, le revenu annuel par « foyers fiscaux » était à Thieux de 23 200 €, contre 53 500 € à Gressy, soit un écart d’un facteur 2,3.

Deux ensembles pavillonnaires de standings différents dans les communes seine-et-marnaises de Gressy (gauche) et de Thieux (droite).
Outre la qualité de l’aménagement des rues, un des éléments de distinction est la présence d’un réseau aérien pour la distribution de l’électricité
Eric Charmes, 2005

Références

CHARMES Eric, 2011, La ville émiettée. Essai sur la clubbisation de la vie urbaine, Presses universitaires de France.

FILIPPI Benoît, Cyrille FUNES, Hervé NABOS et Christian TUTIN, 2007, Marchés du logement et fractures urbaines en Ile-de-France, PUCA, ministère de l’Equipement