Dubaï, un Hong-Kong des sables

Olivier Mongin, 2013

Monde pluriel

Cet article est un édito du numéro 1 de la revue Tous Urbainset présente l’exemple de Dubaï comme ville globale de l’hypermodernité qui ressemble à une coquille vide. Par-delà la vitrine de ce hub mondialisé, on découvre une ville inhabitée (inhabitable) où la durabilité n’est qu’une façade puisque la démocratie n’y existe pas.

« La ville globale », une expression qui a donné le titre du livre de Saskia Sassen1, désigne désormais un objet protéiforme. Renvoyant dans un premier temps à des « villes-monde » étendues et marquées par une histoire comme Tokyo, Londres, New-York ou Paris, et se démarquant donc des Cités-Etats maritimes montrées en exemple, les célèbres petits dragons asiatiques (Séoul, Taipeh, Hong-Kong, Singapour…), elle a été associée dans un deuxième temps à des territoires très hétérogènes. Alors que la ville globale « première génération » est liée à des facteurs précis – présence d’une Bourse, sièges de multinationales, infrastructures hôtelières, pôles d’excellence universitaires, connexions transports performantes, offres de services, forte image culturelle, activités artistiques (Musées, Concerts, Mode), présence d’une population immigrée pour assurer les services – elle a vite été assimilée à une « connexion de connexions », à un territoire branché sur le réseau mondialisé des autres villes globales pouvant être coupé de son environnement proche. D’où le double mouvement de desserrement (par rapport au local) et de resserrement (par rapport au global) qui la caractérise. Est-ce un hasard ? La liste de Saskia Sassen est passée de treize villes globales en 1985 à soixante-douze en 2005. Au risque d’échapper à son auteur et d’osciller entre des « villes globales » inscrites dans une durée historique et des « villes globalisées » qui sont des créations quasi spontanées : désormais synonyme de « ville sans contexte », ce qui valait déjà pour Singapour mais pas pour New-York, elle se confond avec les cités émergentes qui poussent entre mer et désert à Doha, Dubaï ou dans d’autres villes du Golfe.

Dans le cas des villes émiraties du Golfe, la ville globalisée et branchée est une ville vitrine qui parvient à cacher sa propre identité derrière les excès de sa communication et la précipitation de ses « marchés ». Ville qui associe l’eau, le sable et l’air, elle est dans le cas de Dubaï une Ville oasis érigée en hauteur, un regroupement de grattes ciel qui s’élance vers le ciel. Oasis, île et désert, mer de sable, la ville branchée est l’otage volontaire d’un style international simulateur, pasticheur, voué au benchmarking et aux marques de luxe. Dubaï, une ville champignon au développement démographique rapide, est d’abord une connexion de transports à toutes les vitesses, un nœud mondial qui a pris forme au début des années 1980 et s’est rapidement imposé comme le plus gigantesque hub du Moyen-Orient. Dubaï occupe le premier rang pour les transports aériens (41 millions de passagers en 2009, soit les 2/3 de Roissy ; 1,9 millions de tonnes de fret, soit plus que Londres), portuaires (110 Mt, le 8e rang mondial, soit près de quatre fois le Havre) et pour les chantiers navals. Cet essor résulte de l’action de petits producteurs d’hydrocarbures qui ont voulu bâtir une place « mondiale » dotée d’un centre directionnel de transports, de deux ports modernes, d’autoroutes, d’une ligne de métro de 70 km et d’un futur aéroport d’une capacité de 120 millions de passagers. Tout est allé très vite : le pétrole est découvert en 1966, les Britanniques se retirent en 1968 et les dirigeants d’Abu Dhabi et de Dubaï créent la fédération des Emirats arabes unis le 2 décembre 1971. Devenu depuis le départ des britanniques en 1970 le sixième port à conteneurs dans le monde, Dubaï sert de plaque tournante entre l’Asie à destination, le Moyen-Orient et le reste du monde.

Mais cette ville est fragile en dépit d’un développement qualifié de durable : ce « Hong-kong des sables » où l’eau et le désert n’ont pas d’autre environnement que l’argent, le pétrole et des immigrés ghettoïsés, a été troublé à l’automne 2009 par une crise des liquidités sans précédent dans cette région du monde. Craignant l’ensablement, Dubaï World, la maison mère d’une myriade de structures a été provisoirement sauvée par l’apport financier de banques arabes et surtout d’Abu Dhabi. La Ville globalisée est sans environnement, sans histoires et sans durée : c’est une Ville des sables, une ville qui préfère l’univers liquide et désertique à une inscription territoriale soucieuse d’un contexte. C’est une ville qui a grandi trop vite à la différence de Singapour qui s’est pensée au long cours comme une Cité-Etat fermée. Dubaï est une ville folle de ses tours de Babel, une ville qui voit trop haut… Mais, par-delà la fragilité liée à la vitesse de son développement, il y a une raison simple à cela : elle n’a pas d’habitants, elle ne connaît que des gens en transit qui passent comme dans un aéroport, qu’ils soient des internationaux ou des bédouins du désert, des professionnels ou des touristes, et des serviteurs cachés dans des dortoirs en périphérie, les travailleurs immigrés venus de toute l’Asie, dévoués aux services et condamnés au silence. Certes les habitants, les bédouins qui en sont les concepteurs, les promoteurs et les financiers sont visibles, mais on ne les voit que dans les espaces de transit où ils règlent des affaires et consomment. Dubaï est une ville inhabitée par les rentiers qui en tirent les fils et les bénéfices : ceux-ci vivent retirés en dehors du hub globalisé qui est leur propriété, ils concilient l’hypermodernité en feignant la tolérance mondialisée et un immobilisme culturel, local et identitaire qu’ils protègent et sacralisent. C’est aussi cela la ville branchée vitrine, une ville schizophrène qui dissocie tradition et modernité, local et global. Ce qui devrait nous intriguer alors que nous nous pâmons devant les exploits architecturaux de ces villes des sables, les capitales d’un capitalisme extraverti et rentier. Un capitalisme bien fragile en dépit de ses architectures branchées ! Un capitalisme peu soucieux de démocratie : entre Singapour et Dubaï il y a bien une continuité politique qui ne va guère dans le sens de la démocratie mais cela n’a pas grand-chose à voir avec les analyses de Saskia Sassen portant sur la ville globale.

1 Saskia Sassen, la Ville globale. New York, Londres, Tokyo, Paris, Descartes & Cie, 1996.

Références

Pour consulter le PDF du du numéro 1 de la revue Tous Urbains

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