Critique ou participation ?

Chronique d’un difficile positionnement des habitants vis-à-vis des institutions dans les comités de quartier

Fabio Mattioli, 2010

Dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale (DPH)

Cette fiche est issue du dossier « Le quartier : enjeux de citoyenneté », écrit par Fabio Mattioli et coordonné par Catherine Neveu.

L’habitant est à la base de la structure sociale, à partir de laquelle une société démocratique est possible. Cette conviction récente a conduit à une situation où l’habitant peut prendre part aux tâches de gestion urbaine, contribuant à certaines tâches administratives. Cette possibilité de participation à la « chose publique » pose un problème de définition de l’habitant : de qui parle-t-on ? L’habitant est-il un individu qui collabore avec le pouvoir public, ou plutôt qui se positionne en dehors de la sphère des institutions, en sorte de contre-pouvoir ? L’expérience pratique de la participation démontre que la relation entre habitant et institution est très complexe et souvent ambiguë : ces instances risquent toujours de transformer l’habitant en figurant, tout en le célébrant comme acteur principal. Par conséquent, la question fondamentale à laquelle autant les pouvoirs publics que les citoyens concernés doivent tenter de donner réponse est : quelle sont les dimensions politiques de l’habitant ? Quelle sont ses sphères de compétence ? Comment peut-il se rapporter au pouvoir public ?

L’histoire du sens du mot habitant

Dans son étude sur les comités de quartier à Roubaix, Catherine Neveu revient sur l’histoire du sens du mot « habitant » : aujourd’hui pensé comme une catégorie a-historique, dans le passé de la ville, ce mot a eu des connotations très différentes. Dans les années 1960, derrière le mot « habitant » se construisait une contestation du pouvoir économique capitaliste guidée par des idéaux socialistes et communistes. La lutte pour le logement était alors déclinée comme lutte de classe, et était indissolublement liée aux mouvements sociaux populaires de cette période : il s’agissait de la revendication d’un droit face à un système politique et économique critiqué. Dans les années 1970 et 1980 le mot prit une acception différente : il ne s’agissait plus de combattre pour des droits, mais plutôt, pour les pouvoirs publics, de rassembler les « forces vives » de la société, en permettant à ceux qui voulaient s’investir dans la vie collective d’avoir un espace politique d’action. Les habitants étaient donc des gens qui voulaient s’impliquer de façon différente pour améliorer la situation actuelle ; leur participation ne se référait pas à une classe sociale, mais concernait plutôt un état d’esprit et une volonté d’action. Finalement, dans les années 1990-2000, « l’habitant » changea encore de connotation. Après avoir désigné « les exclus », il tend aujourd’hui à être défini par le discours public comme le centre de la démocratie de proximité, statut qui entraîna pourtant avec soi une profonde crise d’identité. La situation à la fin des années 90, en effet, révèle une tension très forte : les habitants ont pu acquérir une place dans la gestion de la ville, étant devenus titulaires de certaines positions et privilèges.

Les comités de quartier de Roubaix

A Roubaix, les comités de quartier sont désormais insérés dans les dispositifs communaux de gouvernance. Associations d’habitants indépendantes fonctionnant sur l’engagement volontaire, ces comités ont été lancés en 1977 comme instance de regroupement des forces actives voulant s’activer pour la ville. A partir de 1989, ils ont défini leur partenariat avec la Mairie à travers une charte et ils ont été insérés dans une vision plus globale des structures de gestion urbaine. Dans le cadre de l’élaboration de l’action de la Politique de la Ville, la Mairie les a considérés comme des « interlocuteurs privilégiés ». Cependant, ils semblent être entrés dans une crise de légitimité non seulement auprès de l’ensemble des habitants, mais aussi vis-à-vis des militants eux-mêmes. Devenus partenaires de la municipalité pour différents projets, les comités de quartier auraient dû voir leur possibilité d’action s’accroître. Or, précisément cette augmentation de pouvoir et de compétences a entraîné toute une série de limitations, notamment par rapport à la définition des revendications face au pouvoir politique. Comme c’est la municipalité qui subventionne le comité de quartier, une des questions qui se pose est le degré de conflictualité qui peut être toléré ou exprimé sans que cela n’entraîne une rupture. En outre, être partenaire d’une municipalité implique une multiplication de procédures et de technicismes qui doivent être pris en compte. L’embauche de techniciens spécialisés devait permettre aux comités de quartier de se doter d’un moyen de rendre accessibles à tous les outils techniques qui faisaient désormais parties du nouveau rôle du comité de quartier. Or, cette présence a plutôt eu l’effet de professionnaliser les actions du comité de quartier, au lieu de les simplifier. Ces techniciens, et les transformations des rôles des Comités de quartier, ont petit à petit conduit à ce que la discussion collective soit délaissée au nom d’une plus grande efficacité : le Comité est devenu le seul qui puisse efficacement composer avec les dispositifs techniques et bureaucratiques de la municipalité.

Le problème du rôle du comité reflète un problème d’identité du groupe qui l’anime : si l’habitant devient un co-gérant de la chose publique et qu’il est soumis aux mêmes règles de l’administration publique, quel espace réel de démocratie alternative et directe reste-t-il ? Est-on dans un dispositif de délégation de formes de contrôle urbain? Si l’on n’arrive pas à agir politiquement en raison des limitations issues des contraintes administratives, quelle différence y a-t-il alors entre faire partie du comité de quartier et être un employé de la fonction publique, mis à part le statut de bénévole dans le premier cas ?

Cette crise montre bien qu’à l’heure actuelle, derrière le mot habitant, il y a une figure sociale floue, qui n’est plus l’expression de mouvements sociaux : si, comme avant, les habitants s’identifiaient comme un groupe en conflit avec le pouvoir public, l’identité ne serait pas un enjeu.

Comme c’est en relation et parfois même à l’initiative du pouvoir public que les comités de quartier roubaisiens se définissent, l’image de l’habitant qui en ressort est liée aux mêmes limitations. On peut donc parler d’une forme de « sémantique institutionnelle » : les actions et les formulations du pouvoir public fixent les règles du jeu auquel les acteurs peuvent jouer, et participent à en définir l’identité.

Les réactions des nouveaux et anciens militants à cette difficulté sont souvent différentes, allant du refus radical à la passivité et au pessimisme, mais ont souvent promu des réflexions critiques pour comprendre la situation actuelle des Comités. En dehors du partenariat avec les pouvoirs publics, les comités n’ont aujourd’hui plus le même rapport au territoire qu’ils avaient auparavant ; ils doivent donc s’appuyer sur le rôle qui leur est attribué par les pouvoirs publics, tout en sachant que ce rôle ne leur permet pas d’accomplir ce qu’ils souhaitent. Il ne s’agit pas seulement d’un problème d’argent selon lequel on ne pourrait pas mordre la main qui nous donne à manger. C’est aussi un problème de cadre d’action : les Comités de Quartier avaient la conviction que les enjeux du quartier étaient non seulement importants pour la vie locale, mais représentaient également des pratiques de citoyenneté à part entière. Au moment même où les comités deviennent partenaires de l’administration, leur domaine de compétence est restreint à des tâches mineures de la vie locale : il semble ainsi abdiquer toute prétention d’expression d’une participation citoyenne.

Cette redéfinition du mot, ainsi que des compétences relatives, conséquence du partenariat avec les instances publiques et de la disparition des « forces vives », comme des ouvriers des luttes urbaines, n’est pas explicitement reconnue par les militants eux-mêmes. Face à la ritualisation de leur fonction et de leur action, une solution pourrait consister à éliminer une fois pour toute l’ambiguïté du mot « habitant ». Comprendre comment un mot est utilisé et qui il désigne est une façon de comprendre quels jeux de pouvoir sont à l’œuvre dans une société donnée à un moment donné. Le nom n’est pas qu’une simple entité linguistique, c’est une catégorie à travers laquelle les individus pensent leur action et présence dans le monde. L’acte de nommer n’est pas un acte neutre : il pose des limitations, identifiant et bornant ce que l’on est, et donc ce que l’on peut faire. Se demander comment l’interaction avec le pouvoir public d’une part, et les transformations sociales et économiques d’autre part, ont transformé le sens du mot « habitant » ne signifie pas réfléchir sur la grammaire française étudiée à l’école, mais plutôt sur la grammaire du pouvoir et de la citoyenneté. Que devrait être le rôle du citoyen-citadin-habitant vis-à-vis du pouvoir ? Comment pourrait-on avoir un rôle de participation conflictuelle, à la fois capable de composer avec l’ensemble des instruments de gouvernance locale, mais sans être excessivement limité par ces mêmes instruments ?

Les risques et les effets de l’institutionnalisation

L’institutionnalisation a contribué à vider la force du collectif habitant qui se réunissait dans le comité de quartier : face à l’impossibilité de faire entendre des revendications fortes et d’obtenir des résultats conformes à leurs attentes en collaboration avec l’administration publique, la mobilisation des militants est en chute libre. C’est un sentiment d’impuissance, d’invisibilité qui s’est développé parmi les militants, qui se demandent à quoi bon se réunir. Le choix de l’association avec le pouvoir public pouvait encore être acceptable comme moyen pour être plus efficace : or, il apparaît que cette logique de l’efficacité a rongé le sens même de l’action collective. Cette crise de résultat et d’identité finit par faire oublier la dimension ontologiquement politique de ces comités, qui consiste dans les faits à se réunir autour d’une table et discuter. Cette dimension de la « collectivité », bien qu’inconsciemment présente dans les discours des militants, n’est pas autant factuelle et évidente que des « faits » : en manque de résultats tangibles, les membres du comité ont dangereusement mis en cause cette dimension essentielle de leur expérience, qui est peut-être même la plus importante. En effet, se réunir en collectif est certes le premier acte qui rend une action politique, car il sort l’individu de sa solitude et lui permet de trouver des énergies dans les autres, mais il s’agit d’une opération aussi puissante que fragile : elle peut mener à une mobilisation massive comme elle peut tomber dans le silence lors de moments de crise.

Cette question n’est pas intéressante seulement pour les habitants-militants-citoyens de Roubaix. Elle doit être présente à l’esprit des pouvoirs publics qui aimeraient comprendre les effets de leurs actions. Si l’on envisage souvent de promouvoir des formes de démocratie locale, il est important de comprendre quel type de démocratie on est en train de promouvoir, en ayant une sensibilité particulière à comprendre quels domaines d’action doivent être accordés aux instances participatives. Comme le montre la situation de Roubaix, un groupe de militants ou d’habitants n’est pas par vocation soumis aux mêmes règles et limitations que le pouvoir administratif ; lui demander de s’y adapter en assumant un rôle plus institutionnel peut avoir comme conséquence une réduction de sa capacité d’action. De même, l’intégration dans la cogestion, lorsqu’elle réduit les instances de participation à des rôles de figurants, contribue à la formulation d’un sujet local, qui n’est pas politique : c’est donc le contraire d’une responsabilisation du citoyen dans son environnement quotidien. Mais cela risque surtout d’étouffer dès leur naissance les dispositifs par lesquels les citoyens peuvent prendre la parole en forme collective, et se constituer eux-mêmes comme des véritables espaces publics. Lorsqu’un groupe de citoyens se trouve dans une situation de crise d’identité et de rôle, à la suite d’un processus d’institutionnalisation, une bonne solution pourrait être l’analyse des rôles et des mots qui accompagnent l’institutionnalisation. Cette prise de conscience peut permettre de clarifier les relations de pouvoir ainsi que de changer les modalités d’action du collectif.

Références

NEVEU, C. (2003). « Citoyenneté et espace public. Habitants, jeunes et citoyens dans une ville du nord », Lille, Editions du Septentrion.

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