La fermeture résidentielle, cette utopie postmoderne

2009

Habiter n’est jamais neutre. Au contraire, ce verbe traduit un engagement particulièrement intense d’être dans l’espace, et donc un rapport de l’individu à la société. Par son accroche au restant de l’agglomération, le foyer trahit la relation de l’occupant à la collectivité. Or, cette frontière entre la demeure et la cité, entre le domaine privé et le monde public ne cesse d’évoluer. Au gré des transformations de la société, celle-la s’affirme davantage, s’atténue parfois, glisse de quelques mètres en amont ou en aval. Par ses différentes générations de formes urbaines, le 20ème siècle affiche singulièrement bien ce dynamisme. L’un des processus les plus notables de cette période étant la fermeture résidentielle.

Évidemment, toute forme de logis implique une clôture, du moins symbolique et très souvent matérielle. Mais la réalité contemporaine expose une tendance autrement radicale. De par le monde et très largement en Occident1, les murs et barrières à confiner les aires d’habitat sont chaque fois plus nombreux, les dissociant d’un urbain plus vaste. Souvent, ces dispositifs viennent cercler et sécuriser un voisinage, parfois un ensemble résidentiel périphérique de plus grande superficie. Et dans certains cas, plus rares, quelques milliers ou dizaines de milliers de résidents se voient réunis en un même complexe. Progressivement, s’instaure alors un tiers espace, intermédiaire entre les sphères publique et privée. Sa nature est collective puisque partagée par l’ensemble des occupants – et fréquemment placée sous le statut de la copropriété –, mais ne peuvent y accéder les étrangers qu’après invitation. Incontestablement, la préoccupation sécuritaire peut expliquer la levée de ces murs. Mais tenter d’expliquer le phénomène par cet unique facteur serait oublier la nature de ce qui est enclos. Ne sont pas seulement intégrés à ces territoires des voiries ou places de stationnement, mais bien souvent des espaces verts, des salles permettant les activités communes et associatives, ou encore des équipements collectifs de loisirs. Le promoteur immobilier ne se contente désormais plus de vendre du logement ; il propose à l’acheteur un environnement physique et social, et par conséquent il se fait vendeur d’un mode de vie.

Cette évolution du marché doit s’entendre dans un contexte historique puisqu’elle répond à une intensification des logiques résidentielles. Depuis la fin du 19ème siècle, l’intérêt habitant influence fortement les nouveaux dessins de l’architecture territoriale. Diffèrent principalement deux tendances. Les citoyens ont d’abord privilégié le recours aux structures publiques, lesquelles devinrent des supports de politiques efficaces en termes de valorisation et de protection des voisinages. Aux Etats-Unis d’Amérique par exemple, diverses municipalités ont eu recours au zonage à partir des années 1890 pour préserver la qualité de vie en quelques-unes des aires les plus aisément occupées. En des parties précises de ces villes furent donc proscrites certaines activités et, plus insidieusement, découragé l’emménagement de populations de couleur, noires et asiatiques. La logique s’avérait raciale mais également économique. Car la venue d’une seule de ces familles était susceptible de déprécier la valeur des parcelles et demeures riveraines. Une seconde stratégie, moins formelle, appelait l’ensemble des propriétaires et locataires à s’unir contre de telles éventualités. Se sont alors développées des associations de voisinages qui, chacune sur leur territoire, interdirent les comportements jugés les plus néfastes. Usant de menaces, voire de violences réelles, les résidants les plus actifs empêchèrent ainsi les ventes ou locations de biens-fonds qui auraient été défavorables à l’ensemble des populations alentours. Avec le temps, les considérations ethniques et raciales ont perdu en pertinence, laissant place à des discriminations plus sociales ou encore à des préoccupations en terme d’environnement bâti et paysager.

Peu à peu, s’est imposée de fait une institution à l’échelon résidentiel. Et les structures chargées de défendre l’intérêt habitant se sont progressivement formalisées. Il n’est désormais plus nécessaire de prohiber par la force les comportements individuels à même de pénaliser l’ensemble du cadre de vie. Les syndics de copropriété se révèlent être des organes de gestion performants, prévenant efficacement les ensembles résidentiels contre une déliquescence redoutée. En outre, ils permettent l’investissement partagé et donc l’équipement de l’aire d’habitation en infrastructures, adaptant l’espace concerné aux nécessités contemporaines. La fermeture résidentielle ne marque donc qu’une étape de plus dans ce processus de solidification de l’habiter. L’affirmation d’une autorité apte à régir cet échelon, jusqu’alors orphelin de toute gouvernance ou bien administré par un pouvoir de niveau supérieur et distant, indiquait déjà une forme d’émancipation majeure. Les murs suivront, matérialisant un détachement vis-à-vis de la sphère publique qui se devinait sur le plan institutionnel.

C’est ici que le concept d’utopie montre son intérêt. Si le terme réfère à un genre littéraire, elle est aussi la manifestation d’un autre possible. Chaque utopiste est l’inventeur d’un ailleurs. Or, cette œuvre de création n’est jamais anodine. L’imagination d’un monde idéal, d’une cité chimérique, est avant tout critique du réel et du présent. Vient à adopter un mode de penser utopique l’être frustré par l’existant, mais ne disposant des moyens, pouvoirs et libertés pour en changer les rouages. Une étude biographique des plus grands utopistes – tels que Platon, More, Harrington, Campanella ou Cabet– attesterait cela facilement. Maints eurent une vie contrainte, beaucoup d’entre eux condamnés à la prison ou l’exil, quand la sanction n’était pas la mort.

Pourquoi ne pas supposer l’éventualité de modes de résider utopiques et idéologiques ? Les murs institutionnels et matériels ceinturant de plus en plus d’aires habitantes semblent témoigner d’une volonté d’évitement, mettant à distance un urbain redouté. Au sein d’agglomérations ouvertes, et en opposition à une sphère publique qualifiable d’idéologique, ces enclaves résidentielles constitueraient autant d’ailleurs. Or, ces territoires enclos paraissent exprimer les indices d’une génétique utopique, décelable en six points tout au moins. En fait, le parallèle pourrait être poussé bien plus loin mais sera ici limitée l’analyse à cette demi-douzaine de facteurs. Premièrement, cette fermeture, si frappante pour les esprits contemporains, est également caractéristique des mondes imaginaires dont il fut question auparavant. More plaçait son Utopia sur une île perdue et hautement fortifiée. Pour autre exemple, Campanella n’hésita pas à cercler sa Cité du Soleil de sept remparts. Deuxièmement, l’utopie se construit comme une antithèse du monde réel. Si les ensembles résidentiels fermés ne s’avèrent pas motivés par une intention tout aussi critique, et qu’ils ne constituent pas de réelles contre-sociétés, ils rendent cependant possible la structuration de communautés aux logiques et aspirations différentes. La dimension habitante y surclasse généralement l’intérêt général. Troisièmement, l’utopie est un univers fort homogène, notamment de par sa population. Cette spécificité offre à l’auteur d’éliminer toutes contestations et revendications. L’utopien est en fait privé de réelle personnalité, agissant selon le bon vouloir de l’écrivain et acceptant sans rechigner les principes régulateurs de la société édifiée. La réalité est un peu plus complexe. Les membres de voisinages fermés sont nécessairement forcés au compromis. En revanche, un même intérêt habitant les unit. Tous recherchent un certain niveau de vie, à savoir un environnement plaisant, une offre orientée en terme d’équipements, une sociabilité spécifique, et par conséquent un standing à la hauteur de leurs ambitions. Tous également sont prêts à adopter un type de comportements, à investir un minimum pour que la qualité spatiale et sociale du lieu soit préservée, pour que l’immobilier conserve sa valeur pécuniaire. Ainsi, que ce soit par l’intermédiaire de stratagèmes discriminants ou la loi du marché, les résidants de chacun de ces ensembles tendent à avoir un profil similaire. Les critères ségrégatifs peuvent être ethnico-raciaux, socio-économiques ou encore générationnels. Quatrièmement, comme en toute utopie, les aires habitantes closes sont régies de manière rigoureuse. Un trop grand laxisme initierait la dégénérescence de l’entité, et seraient donc vains tous les efforts ayant été réalisés pour confisquer ce territoire à l’idéologie. Cinquièmement, est portée une attention particulière aux formes urbaines et architecturales. Tant que l’harmonie et la géométrie organisent l’espace, celui-ci est prévenu contre la décadence. Enfin, et sixièmement, les ensembles résidentiels fermés, comme toutes les utopies, sont des milieux hantés par la fixité. Généralement, obtenir un changement sur l’aspect esthétique de la copropriété ou dans son règlement suppose un vote à majorité qualifiée, voire à l’unanimité pour les transformations les plus lourdes. Ici encore, une telle inertie est censée prémunir le complexe contre le chaos.

Les six critères relevés montrent une logique d’ensemble. Ils marquent tous l’opposition – dans le temps, dans l’espace et par sa nature – de la forme utopique vis-à-vis d’un fond idéologique. Se confronte un habiter, défensif dans l’esprit, à un monde plus incertain, royaume de l’anonymat et de la diversité, et surtout ouvert à une multiplicité de flux. Et si les comportements des résidants optant pour cette version de l’urbain ne sont pas toujours conscients, l’essence de cette dissidence paraît fort politique. Alors, comment expliquer le développement de cette utopie, le succès de cet habiter sécurisé ? Pourquoi des populations plutôt aisées, même si le phénomène s’est depuis largement démocratisé, se sont-elles implantées selon des modalités si défensives ? Ou encore, pourquoi l’utopie, si progressiste dans ses formes ultérieures et que l’on croyait disparue dans cette postmodernité, ressurgit-elle sous une version beaucoup plus réactionnaire ? La réponse à ces trois interrogations résiderait notamment dans les rapports de force, ceux-ci ayant clairement évolué depuis la fin du 19ème siècle. L’Occident s’est démocratisé, politiquement et socialement parlant. Les jeux de pouvoirs ne sont plus les mêmes, et les stratégies s’adaptent donc. L’espace, la ville, et les établissements humains ne peuvent rester insensibles à cela.

1 Peuvent être notamment cités les Etats-Unis d’Amérique, le Canada, le Mexique, le Brésil, l’Afrique du Sud ou encore l’Australie. Et si le phénomène n’est pas toujours aussi vigoureux, de tels ensembles résidentiels sont également dénombrables en Europe (Royaume-Uni, France, Portugal, Espagne Russie) dans le monde arabo-musulman (Egypte, Liban, Turquie) ou en Asie (Chine, Taiwan)

Sources

  • Institut d’Urbanisme de Grenoble, Laboratoire CNRS Pacte (Politiques Publiques, Action Politique, Territoires)

  • IUG, 14 avenue Marie Reynoard, 38100 Grenoble, FRANCE – Tél. : + 33 (0)4 38 49 84 50 - Fax : + 33 (0)4 38 49 84 51 – www.iug-grenoble.fr

  • UMR Pacte, Institut d’Études Politiques, BP 48, 38040 Grenoble cedex 9, FRANCE – tél. : +33 (0)4 76 82 60 24 - Fax : 04 76 82 60 99 - www.pacte.cnrs.fr

To go further

  • Pour comprendre ce processus avec plus de détails et ses implications dans divers contextes (Etats-Unis d’Amérique, Brésil, Afrique du Sud), une communication a été faite lors de la 4ème conférence internationale du réseau de recherche « Private Urban Governance & Gated Communities », tenue à l’Université de Paris I Panthéon – Sorbonne, du 5 au 8 Juin 2007.

  • Cette communication est en fait issu du prologue d’une thèse de doctorat en cours. Celle-ci traitant de l’habiter et de l’intérêt habitant au sein du monde occidental. Plus largement, il y est question de la relation entre espace et démocratie. Les spécialistes de l’aménagement du territoire ont pu montrer comment tend à s’organiser l’espace sous un tel régime. D’autres, notamment des architectes, ont pu mettre en évidence l’évolution des bâtis et surtout des intérieurs, à mesure que les sociétés se démocratisaient. En revanche, relativement peu de travaux ont été menés à l’échelon urbain. Doivent être mieux connues les incidences des jeux de pouvoir sur la morphologie des villes, sur le fonctionnement d’une agglomération. Les concepts d’utopie et d’idéologie, sonnant quelque peu désuets, constituent pourtant une piste de réflexion intéressante. Car ils offrent la possibilité de mieux cerner les différents types d’engagements humains sur l’espace, alors que l’habiter est bien trop souvent rapporté aux champs du neutre et de l’inerte.