Le parcours de Krk vers le « zéro déchet » (Croatie)
Marko Košak, Manon Jourdan, December 2025
Au cœur de l’Adriatique, l’île de Krk prouve que même dans un contexte touristique intense, une gestion zéro déchet est possible. Avec ses 20 000 habitants et ses 120 000 visiteurs quotidiens en été, Krk a su transformer ses défis en opportunités, devenant en 2024 la première île certifiée Zero Waste de Croatie et la deuxième au monde.
Portée par une collaboration étroite entre la société publique de gestion des déchets Ponikve, les sept municipalités de l’île et l’ONG Zelena Akcija, cette transition illustre comment une vision partagée, des infrastructures adaptées et un engagement communautaire peuvent faire de la gestion des déchets un levier de durabilité et de qualité de vie.
Son histoire est celle d’une réussite collective, où chaque acteur — habitants, touristes, entreprises — joue un rôle clé.
To download : en-zwe-case-study-krks-journey-to-zero-waste.pdf (5.1 MiB)
Krk, l’île croate qui réinvente le zéro déchet
Un paradis touristique face à un défi : la gestion des déchets
Krk, joyau de la Croatie en mer Adriatique, est un microcosme des défis modernes : comment concilier attractivité touristique, préservation de l’environnement et qualité de vie pour les résidents ? Avec 914 000 arrivées et 5 millions de nuitées en 2024, l’île doit gérer une pression saisonnière énorme sur ses ressources. Pourtant, grâce à une volonté politique forte et une approche innovante, Krk a su inverser la tendance. Dès 2020, la société Ponikve, qui gère les déchets pour les sept municipalités, s’est associée à Zelena Akcija1 (Les Amis de la Terre Croatie) pour analyser les lacunes du système existant et identifier des solutions concrètes.
En juillet 2021, Krk a officiellement candidaté à la certification Zero Waste Cities de la Mission Zero Academy (MiZA), marquant le début d’un plan ambitieux : réduire les déchets, améliorer leur tri, et impliquer toute la communauté. Contrairement à d’autres projets où les divergences politiques peuvent freiner les progrès, les municipalités de Krk ont travaillé main dans la main, avec une analyse coûts-bénéfices rigoureuse pour guider chaque décision. Résultat : en octobre 2024, l’île obtenait sa certification Zero Waste, devenant un modèle pour les destinations touristiques européennes.
Un plan zéro déchet ambitieux et collaboratif
Le Plan Zéro Déchet de Krk repose sur des objectifs clairs :
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Détourner 70 % des déchets municipaux des décharges et de l’incinération d’ici 5 ans, puis 90 % à long terme, en privilégiant la réutilisation, le recyclage et le compostage.
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Réduire les déchets résiduels par habitant de 35 % par rapport à 2019 (235 kg/habitant/an), pour atteindre 150 kg/habitant/an d’ici 2027.
Pour y parvenir, Krk a mis en place des mesures phares :
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Un système de collecte porte-à-porte (D-t-D) étendu à toute l’île, avec des poubelles de différentes tailles (20 à 240 L) pour chaque type de déchet (biodéchets, papier, plastique, verre, déchets résiduels).
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Un système de paiement à l’unité (PAYT) : les usagers paient en fonction de la quantité de déchets résiduels produits, grâce à des poubelles équipées de puces RFID et des conteneurs semi-enterrés avec des compteurs de volume.
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Des centres de recyclage (7 sur l’île) pour les déchets non collectés en porte-à-porte, comme les textiles, les déchets électroniques ou les déchets dangereux.
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Une campagne annuelle de distribution gratuite de compost pour récompenser les habitants qui trient leurs biodéchets. En 2023, plus de 5 000 sacs de compost ont été distribués.
Des résultats concrets et inspirants
Les chiffres parlent d’eux-mêmes :
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Entre 2006 et 2024, la génération de déchets résiduels par habitant a chuté de 563 kg à 263 kg (soit 22 % de moins que la moyenne nationale).
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Le taux de collecte séparée est passé de 18,2 % en 2006 à 57 % en 2024, avec un taux de tri des biodéchets à 70 % (et moins de 5 % de contamination).
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La réduction des dépôts sauvages est spectaculaire : dans la ville de Krk, les coûts de nettoyage des dépôts illégaux sont passés de 10 030 € en 2012 à 3 980 € en 2023, soit une baisse de 60 %.
Ces progrès s’expliquent par une combinaison de facteurs :
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Une infrastructure moderne : des centres de tri, une usine de compostage (en cours de modernisation en 2025), et une flotte de véhicules de collecte étendue.
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Un système économique incitatif : le PAYT pousse les habitants à mieux trier, tandis que les recettes de la vente des matériaux recyclés (papier, plastique, métal) ont augmenté de 33 % entre 2010 et 2024, passant de 265 240 € à 352 164 € par an.
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Une sensibilisation continue : ateliers dans les écoles, campagnes annuelles ciblant un type de déchet par an, distribution de 50 000 dépliants traduits en 8 langues, et même des « éco-patrouilles » qui vérifient les poubelles et conseillent les usagers.
La prévention des déchets : un pilier central
Krk ne se contente pas de gérer ses déchets : elle les prévient. Parmi les actions phares :
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Réduction des plastiques à usage unique : remplacement des bouteilles et gobelets jetables par des fontaines à eau dans les institutions publiques, et transformation des plastiques collectés sur les plages en bancs, poubelles ou sacs réutilisables (les « Blue Bags », distribués aux touristes).
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Réemploi et réparation : création de stations de réparation de vélos, espaces dédiés dans les déchèteries pour la réutilisation d’objets, et ateliers de customisation avec des associations locales (comme Rukotvorine Krk, qui transforme les textiles usagés en nouveaux produits).
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Événements zéro déchet : collaboration avec les offices de tourisme pour éliminer les plastiques à usage unique lors des festivals (comme le Krk Music Fest), et promotion des magasins en vrac.
Des défis persistants et des leçons à tirer
Malgré ces succès, Krk doit encore relever des défis :
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La pression touristique : l’afflux saisonnier de visiteurs augmente mécaniquement la quantité de déchets, notamment les déchets volumineux (en hausse de 22,5 % en 2024).
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Les ressources humaines : recruter du personnel qualifié pour la gestion des déchets reste difficile.
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Les contraintes financières : les coûts de la collecte séparée et du recyclage augmentent, tandis que les marchés des matériaux recyclés restent instables.
Pourtant, les leçons de Krk sont claires :
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L’importance de la collaboration : impliquer tous les acteurs — municipalités, entreprises, touristes, associations — est essentiel pour garantir leur adhésion et leur contribution.
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L’efficacité des infrastructures locales : les centres de tri, le compostage et le PAYT sont des leviers puissants pour réduire les déchets.
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La nécessité d’une éducation continue : sans sensibilisation, même les meilleures infrastructures échouent.
Et demain ? Vers une île 100 % zéro déchet
La certification Zero Waste obtenue en 2024 n’est qu’une première étape pour Krk. Consciente que le zéro déchet est un voyage sans fin, l’île a déjà tracé les contours de son avenir durable, avec des projets ambitieux qui visent à renforcer son système, réduire encore ses déchets et inspirer d’autres territoires.
Moderniser les infrastructures pour une efficacité accrue
L’un des défis majeurs de Krk reste la capacité de traitement de ses déchets, notamment pour les biodéchets et les matériaux recyclables. En 2025, l’usine de compostage de l’île sera modernisée pour accélérer le processus et améliorer la qualité du compost produit. Cette amélioration permettra de traiter davantage de déchets organiques, tout en réduisant les coûts opérationnels. Parallèlement, le centre de tri sera équipé de bras robotisés pour automatiser le tri des matériaux recyclables (plastique, papier, métal), d’un nouvel écran dynamique pour optimiser la séparation, et de filtres à poussière pour améliorer les conditions de travail et réduire l’impact environnemental. Ces investissements, financés en partie par des fonds européens, permettront à Krk de gérer des volumes croissants de déchets triés, tout en réduisant sa dépendance aux centres régionaux, souvent coûteux et peu performants.
Un centre de réparation et de réemploi pour lutter contre le gaspillage
Face à l’augmentation de 22,5 % des déchets volumineux en 2024, Krk a décidé de passer à l’action en ouvrant un centre de réparation et de réemploi. Ce lieu, qui sera accessible aux habitants et aux touristes, permettra de :
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Réparer des objets du quotidien (meubles, électroménager, vélos) pour allonger leur durée de vie et éviter qu’ils ne finissent en décharge.
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Reconditionner des appareils électroniques ou des meubles usagés pour les revendre à prix réduit, créant ainsi une économie circulaire locale.
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Organiser des ateliers pour apprendre aux habitants à réparer eux-mêmes leurs objets, renforçant ainsi la culture du réemploi.
Ce centre s’inscrit dans une logique de prévention : en réduisant la quantité de déchets volumineux, Krk espère diminuer les coûts de traitement (actuellement de 260 €/tonne) et créer des emplois locaux dans le secteur de la réparation.
Comprendre l’impact du tourisme pour agir de manière ciblée
Le tourisme est à la fois une richesse et un défis pour Krk. Pour mieux comprendre son impact sur la génération de déchets, l’île va lancer une étude détaillée analysant la corrélation entre l’afflux de touristes et les volumes de déchets produits. Cette étude permettra d’identifier :
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Les périodes critiques (comme l’été, où l’île accueille jusqu’à 120 000 visiteurs par jour).
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Les types de déchets les plus problématiques (emballages plastiques, déchets alimentaires, etc.).
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Les comportements à cibler (par exemple, le gaspillage alimentaire dans les hôtels ou les déchets abandonnés sur les plages).
Grâce à ces données, Krk pourra adapter ses campagnes de sensibilisation et renforcer ses infrastructures aux moments et aux lieux où la pression est la plus forte.
Des événements 100 % zéro déchet Krk souhaite aller plus loin en éliminant les plastiques à usage unique lors de tous les événements publics organisés ou cofinancés par les municipalités. Cette mesure s’inscrit dans une volonté de montrer l’exemple et d’encourager les organisateurs privés (hôtels, restaurants, festivals) à adopter des pratiques durables. Par exemple, le Krk Music Fest a déjà adopté des gobelets réutilisables, et l’île envisage d’étendre cette initiative à tous les rassemblements, en collaboration avec les offices de tourisme et les associations locales.
Une campagne contre le gaspillage alimentaire
En 2026, Krk lancera une campagne ambitieuse pour réduire le gaspillage alimentaire, en ciblant 4 acteurs clés :
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Les écoles : éducation des enfants sur l’importance de ne pas gaspiller et sur les bonnes pratiques (comme le compostage).
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Les restaurants et hôtels : formation du personnel à la gestion des stocks et à la réutilisation des restes (dons aux associations, compostage, etc.).
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Les ménages : distribution de guides pratiques et organisation d’ateliers culinaires}} pour apprendre à cuisiner sans gaspillage.
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Les supermarchés : partenariats pour promouvoir les produits en vrac et les emballages réutilisables.
Cette campagne s’appuiera sur des analyses de la composition des déchets, qui ont révélé que des quantités importantes de nourriture finissent encore dans les poubelles. En agissant sur ce levier, Krk pourrait réduire significativement la part des déchets organiques dans ses flux résiduels.
Un modèle pour l’Europe et au-delà
Krk ne se contente pas de transformer son propre système : elle inspire déjà d’autres territoires. Son modèle a suscité l’intérêt de nombreuses municipalités croates, comme les îles de Cres (qui a ouvert une déchèterie en 2020 et prévoit une usine de compostage) ou Rab (qui a adopté la collecte porte-à-porte). Même sur le continent, des villes s’inspirent de son approche collaborative et innovante.
Comme le souligne Marko Košak, vice-président de Zelena Akcija :
« L’exemple de Krk montre qu’il est possible d’obtenir d’excellents résultats, même dans des municipalités fortement impactées par le tourisme. La clé du succès réside dans la mise en œuvre de nombreuses mesures zéro déchet, ainsi que dans une collaboration étroite entre toutes les parties prenantes. Nous sommes fiers de notre coopération avec Ponikve et les municipalités de l’île de Krk, et nous continuons à faire des pas audacieux vers des résultats encore meilleurs. »
Avec ces projets, Krk ne se contente pas de réduire ses déchets : elle réinvente son avenir, en faisant du zéro déchet une réalité tangible et un modèle pour les destinations touristiques du monde entier.
1 En Croatie, le groupe membre de la fédération internationale des Amis de la Terre est l’association Zelena akcija (Action Verte), fondée en 1990 et basée à Zagreb. Cette organisation non gouvernementale milite activement pour la protection de l’environnement et le développement durable.
Sources
Document : Krk’s journey to zero waste
To go further
Sites web :
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Zero Waste Europe : www.zerowasteeurope.eu
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Mission Zero Academy : www.missionzeroacademy.eu
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Les Amis de la Terre : www.foei.org/fr/groupes-membres/croatie/
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L’association Zelena akcija : zelena-akcija.hr/en